19-20-21

19-20-21

Fini la torpeur, le silence de la peur et l’enfermement programmé.

Nous sommes en Côte-d’Or (21) en décembre 2020, le numéro 19 est encore accolé à cette pandémie irréelle et les images de la première vague font encore leur travail traumatisant.

Un temps confinée, la France a repris peu à peu goût à la vie sociale, laissant les hôpitaux se battre contre des marées épidémiques. Nous en sommes à effacer la deuxième vague, le milieu hospitalier est en ordre de marche, les équipements en nombre, mais la maladie encore trop présente. Il ne reste qu’à attendre le vaccin, ou la troisième vague.

Le Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois et le Centre Hospitalier de Haute Côte-d’Or, qui regroupent un ensemble de 1500 lits en Bourgogne, que ce soit dans l’Hôpital général, les EHPAD, la Maison d’accueil spécialisée, la maternité, le laboratoire… De petits centres hospitaliers d’une grande utilité en territoire rural.

Mon grain argentique pour oublier les images des grands centres de réanimation.  Un carnet pour recueillir les paroles de ceux qui vivent le COVID au quotidien, dans un centre hospitalier en région.

Ici, les soignants sont venus travailler avec la peur au ventre et comme partout, il a fallu apprendre, s’adapter, gérer la masse de travail supplémentaire. L’hôpital s’est organisé, les équipes se sont soudées, face au virus qui est devenu, comme ailleurs, le quotidien de tous.

Dans ces petites unités hospitalières, les asymptomatiques sont testés, les formes légères accompagnées et la plupart des malades sont rentrés chez eux traiter leur COVID. Les personnes jeunes présentant les formes les plus graves sont parties en réanimation dans les gros centres hospitaliers. Alors, ici, comme partout en région, les équipes ne traitent que les plus âgés, ceux avec les plus forts handicaps et ceux qui risquent de devoir partir. Il faut toujours protéger les personnes les plus fragiles, éviter de propager ce virus plus tout à fait inconnu et essayer de guérir ceux qui perdent peu à peu face à la maladie.

Alors, j’ai voulu utiliser mon grain argentique pour oublier les images traumatisantes et colorées des grands centres de réanimation surchargés ou des impressionnants transports de patients, j’ai pris un carnet pour recueillir les paroles derrière les masques, voir ce qui se passe en vrai.

Je m’attendais à beaucoup de craintes, à plus de paniques, mais pas à autant de larmes.

Je suis parti en région, je vous propose de franchir avec moi les portes d’un petit hôpital, à la rencontre de ceux qui font face à la réalité quotidienne du SARS-COV-2.

Pauline, 30 ans,  infirmière,  service médecine « service covid » Centre Hospitalier Semur-en-Auxois

« Mon travail consiste à appliquer les prescriptions, à vérifier les constantes des patients, en quelques mots, à être au contact. Depuis la crise de la COVID, nous ne pouvons plus être aussi proches des patients.

Le soir, quand je faisais le tour des chambres, je m’asseyais auprès d’eux, je discutais… Maintenant, dans le couloir, on assiste à un ballet de soignants, et ce plusieurs fois par jour.

Pas de changement de chambre sans changement de tenue complète. Je prépare les traitements dans le couloir, je reste dans l’embrasure de la porte pour écouter les patients, je laisse les aides-soignantes s’habiller et s’occuper d’eux. Parfois, l’une d’entre elles attend du matériel à la porte, pour ne pas avoir à sortir et à se changer. La distance physique nous oblige à ne pas travailler aussi humainement que nous le voudrions. Mes pensées vont beaucoup vers les patients qui sont empreints d’une solitude poignante, n’ayant plus la visite de leurs proches et peu de contact avec les soignants.

Heureusement nous ne sommes plus en « procédure dégradée » comme lors de la première vague où nous n’avions qu’une blouse pour la journée. Maintenant c’est une blouse pour chaque acte et pour chaque patient. Ici, la surmortalité n’est pas flagrante, nous sommes un petit centre hospitalier. Mais je garderai toujours en tête les rares décès que nous avons eu pendant la première vague. Les protocoles ont changé mais en mars 2020, tout symptôme suspect obligeait les médecins à étiqueter le décès « COVID ». Il fallait alors boucher tous les orifices, le nez, les oreilles, mettre le corps dans la housse. Et la refermer. Tu te dis que personne ne la reverra, personne de sa famille ne le reverra. C’était très dur « .

Nadine, aide soignante, EHPAD CH-HCO Site de Montbard.

 

Les couloirs, bien que décorés pour les fêtes, sont vides, la loggia si souvent disputée en temps normal l’est aussi. Les résidents prennent leur repas dans leur chambre, où ils restent cloîtrés la plupart du temps. Le plateau-repas est apporté par un cosmonaute, c’est le quotidien de l’EHPAD.

«  Il nous reste quelques résidents récalcitrants, seulement trois résidents de notre étage n’ont pas attrapé le virus. L’équipe n’a pas été épargnée non plus car nous avons presque toutes été malades. Et pourtant, tout le service, toute l’équipe, du simple ASH à l’infirmier, a été mobilisé pour que la sécurité sanitaire soit maximale. Nous avons surtout comblé le manque des enfants, des maris ou des femmes et tenter d’éloigner le désarroi et l’abattement. Sans cesse changer de surblouses, de charlottes pour passer un court moment dans les chambres, malgré les risques.

Ce n’est heureusement pas la règle, mais certaines familles sont facilement dans la frustration ou le reproche, surtout lors des courtes et aseptisées visites que le service leur propose : une demi-heure, de chaque côté d’une table avec un agent chargé d’empêcher les possibles embrassades.

Nous ne pouvons que comprendre cette colère, pourtant les enfants qui viennent devraient se réjouir que leurs parents soient encore là, c’est le résultat de tant d’efforts de l’équipe, de tant de privations pour nos aînés.

Les familles ne peuvent même pas s’imaginer la masse de travail que les nouvelles procédures supposent, la quantité d’heures de travail supplémentaires sans parler du stress d’attraper ou de transmettre ce virus.

Et pourtant, ce covid a fait beaucoup de mal aux résidents. Ils ont perdu leurs visites, leur liberté, nos sourires et les petits gestes tactiles qui faisaient le sel de nos soins… ils n’ont pas forcément vieilli plus vite, mais certains ont perdu cette petite flamme si fragile. »

Brigitte, 49 ans, infirmière et Adeline, aide soignante, SSR, Soins de Suite et de Réadaptation CH-HCO Hôpital de Montbard.

 

Le service de Soins de Suite est un service de 40 lits, qui accueille temporairement les patients, des personnes âgées pour la grande majorité, qui viennent de subir une opération, de hanche, de genou, en convalescence ou en rééducation gériatrique. Il fut décidé de réaffecter la moitié du service lors de la première vague en service COVID. Le service de médecine cardiologique étant fermé à cause du manque de personnel, en arrêt maladie. Depuis, une partie du service reste mobilisée et accueille des patients COVID en fin de parcours hospitalier, après être passés de service en service, d’hôpital en hôpital.

 » Pour nous, c’était dur, car nous n’étions préparés ni à la confrontation avec le virus, ni aux protocoles. C’était la confusion, comme partout. Toujours éviter de rentrer quinze fois dans la chambre, respecter sans cesse la désinfection des plateaux, des instruments, beaucoup de stress. Puis nous nous sommes habitués, au personnel qui s’habille dans les couloirs, aux masques, aux surblouses. Et à renforcer notre binôme, l’une dans la chambre pour prendre les constantes en habit, l’autre dans le couloir. Être à deux, ça a toujours été important, c’est ce qui nous permet de tenir, c’est notre force. Je garde le souvenir de collègues plus soudées que d’habitude, d’un service moins inhumain, me confie Brigitte.

Mais malgré les protections, presque toute l’équipe a été malade et je l’ai transmis à ma famille, ajoute Adeline, c’est un poids que je porte en moi, même s’ils vont mieux maintenant.

Pour autant, la deuxième vague qui est arrivée en automne était plus facile, parce que nous étions prêtes. Les patients COVID, eux, sont toujours un peu perdus. Le grand âge va souvent de pair avec des troubles cognitifs, nous nous battons sans cesse pour les gestes barrières et les protections lorsque nous effectuons les soins car peu d’entre eux comprennent l’importance de ces mesures. »

Pauline, 31 ans, faisant fonction de cadre de santé, service Médecine 1, « unité COVID » Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois.

En tant que cadre, le rôle de Pauline est d’assurer l’organisation du service mais aussi de garantir la qualité et la sécurité des soins. La COVID-19 a bouleversé son quotidien à plus d’un titre.

 » Garantir la sécurité des patients et des agents, nous n’avons pas pu le faire correctement. Les besoins et les recommandations changeaient de semaine en semaine, voire de jour en jour, si bien que nous avons été amenés à travailler dans des conditions organisationnelles inédites et avec des équipements qui nous faisaient défaut.

Par manque de masques, la protection du personnel n’était pas idéale. Par méconnaissance de la maladie, le transfert des patients était source de contaminations nosocomiales; Résultat : la moitié de mon équipe a été touchée par le virus alors que le service était encore dédié à la cardiologie.

À la deuxième vague, en automne, notre service a été transformé en secteur COVID car nous avions l’habitude de traiter des patients touchés par des pathologies assez similaires. Nous avions les équipements, nous nous sentions protégés, ce qui était un soulagement, mais la phase de récupération entre ces deux périodes intenses n’a pas été assez importante. Les équipes ont à peine eu l’impression de sortir la tête de l’eau qu’il a fallu y retourner et ce, d’une manière plus intensive.

Nous avons vu arriver des patients de 80-90 ans venus des EHPADs, qui, dans notre région, étaient jusque-là préservés. La prise en soins de ces personnes pour lesquels le pronostic est très réservé dès le début ajoute de la fatigue psychologique au climat d’inquiétude permanente.

Le personnel qui pleure au travail… je n’avais jamais vu ça… Pourtant, comme beaucoup de mes collègues, malgré la peur et la fatigue, je n’ai qu’une envie, celle d’être ici. «  

Marine, 25 ans, aide-soignante,
M.A.S de Vitteaux (Maison d’accueil spécialisé) CH HCO, (Centre Hospitalier de la Haute Côte d’or)

En ce début décembre, cela ne fait que quelques jours que le service qui accueille en hébergement des personnes adultes souffrant de polyhandicap ou ayant un handicap mental grave n’est plus à l’isolement. Changement de masque obligatoire à l’entrée pour le photographe, très bonne désinfection des mains, surblouse… Inutile de risquer de ramener le virus de l’extérieur, les résidents qui peuvent se mobiliser déambulent dans les espaces communs risquent de vous agripper, essayent de vous apprivoiser : ils sont très tactiles. Très touchants aussi.

«  Lors de la première vague, nous n’avons pas vu de différences dans le comportement des résidents. Nous n’avions pas la totalité des EPI, (équipement de protection individuel), pourtant nécessaires. Il n’y avait pas de trace du virus non plus. Heureusement, car nous sommes toujours au plus proche des résidents souffrant de multiples handicaps, les plus « à risque ».

En octobre, lors de l’épidémie que nous avons connu au sein de la M.A.S, nous avons senti un changement dans les comportements, de l’inquiétude, de l’interrogation, même parmi les résidents les moins reliés au monde environnant. S’ils n’ont pas ressenti le manque de soignants, ils ont perçu le stress de l’équipe. Nos peurs étaient palpables.

Notre service a considérablement changé dans la prise en charge des patients, puisque les douches ont été suspendues, les toilettes se faisant au gant. L’objectif était d’éviter de faire entrer les résidents dans des salles de bains communes à deux chambres. Le risque de propagation du virus aurait été trop important. Les patients restaient le plus souvent dans leur chambre pour éviter les contacts. Les relations avec l’extérieur étaient elles aussi réduites au strict minimum et nous contrôlions tout le matériel qui entrait et sortait de l’établissement. La gestion du linge par exemple a été entièrement revue. L’utilisation des sacs de linge « contaminé » qui était l’exception est devenue la règle. Plus rien ne sortait de l’établissement sans être déclaré « potentiellement covidé ». Cela a entraîné une surcharge énorme de travail pour la blanchisserie.

Nous étions à l’isolement. C’est déjà un milieu compliqué en temps normal. Là, rester cloîtrés, pour eux, pour nous, ce n’était vraiment pas évident.

À l’extérieur, on peut croiser le virus au hasard de nos rencontres, mais ici on était entouré de cas COVID toute la journée, qu’il s’agisse de collègues ou de résidents. « ,

Lydie, technicienne hygiéniste, Service Évaluation Qualité Gestion des Risques, Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois

« La COVID 19 est typiquement le genre d’épidémie qui met en valeur mon travail, celui de gérer le risque infectieux.

Début 2020, il fallait mettre l’hôpital en ordre de marche, pour éviter toute propagation du virus, arrêter sa transmission. Pour y arriver, il fallait travailler en commun avec la direction, la logistique, les soignants, pour mettre en place les protections individuelles, gérer la fourniture de surblouses et de masques aux équipes et résoudre l’épineux problème de la gestion du flux de patients. Il a aussi fallu renforcer la sensibilisation aux gestes barrières ou considérablement renforcer le bio-nettoyage, qui était important avant, mais qui est aujourd’hui plus que jamais indispensable.

C’était une maladie inconnue et il fallait réagir vite, en répondant aux décisions gouvernementales, parfois contradictoires, avec les moyens dont nous disposions. Notre service n’a pas pu répondre tout de suite à la demande. Il fallait rationner les masques par exemple, ce qui était évidemment dur à admettre pour nous et pour les équipes.

Nous avons ressenti les efforts et le travail d’équipe de tout l’hôpital. Ce n’est pas forcément le cas avec d’autres épidémies que nous affrontons, car d’habitude les efforts sont tout juste cantonnés au service touché, sans lien avec les autres services.

L’éclaircie dans cette période tendue, ce sont les grands moments de partage et parfois des crises de fou-rire lorsqu’il a fallu découper des nappes en plastiques reçues en dons. Beaucoup de dons, et beaucoup de coups de ciseaux qui nous ont permis de confectionner dans nos bureaux les milliers de tabliers nécessaires à la protection individuelle des équipes en « mode dégradé ». « 

Anne-Sophie, 37 ans, infirmière puéricultrice, Urgences/UHCD/SMUR Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois.

 » Lors de la première vague, très sincèrement, je venais à l’hôpital avec une boule au ventre. Nous étions tous dans l’inconnu. Nous avions un emploi du temps chargé synonyme de fatigue physique et intellectuelle.

Car nous avons eu droit, dans notre petit hôpital, aux « images de merde », les mêmes images qui passaient en boucle à la télévision lors des premiers temps de la pandémie… Les patients en décubitus ventral et le service, bien que petit, surchargé.

Je pense encore souvent à cette femme venue aux urgences un des premiers jours de la pandémie. Son passage vers nous fut court car elle fut rapidement transférée au CHU de Dijon Bourgogne comme beaucoup de cas de jeunes personnes (- de 65 ans), pour leur donner le maximum de chance ou leur permettre de bénéficier de l’ecmo, l’oxygénation extracorporelle du sang. La voir chercher son souffle comme une personne de 90 ans, alors qu’elle n’avait pas soufflé plus de bougies d’anniversaire que moi, cela vous marque.

 

La vraie différence cependant, c’est la souffrance et la peur, d’habitude cachées, que nous pouvions lire sur les visages des patients. Même dans la mort.

Cette année à vivre avec la COVID nous a permis d’apprendre à gérer la maladie mais nous sommes toujours dans l’inconnu, à ne pas connaître les conséquences à long terme, à ne pas avoir de visibilité sur la vaccination. J’entends parfois dire que le COVID serait une invention, que ce n’est qu’une grippe, mais à voir les patients quotidiennement, je me rends bien compte que c’est beaucoup plus grave. Je n’en ai pas peur car je prends mes précautions. Je garde sans cesse mon masque, mon calot, et même au contact régulier avec des malades contaminants, je ne l’ai pas attrapé.

Il semble passé, l’élan de solidarité qui nous a tous marqués : les cadeaux, les dessins des enfants… J’ai le sentiment que l’égoïsme des gens est réapparu au point de ne plus se protéger. Se protéger, c’est surtout protéger les autres. « 

Caroline, 31 ans, médecin gériatre,  SSR, Soins de Suite et de Réadaptation CH-HCO Hopital de Montbard

« Mon quotidien de médecin consiste à prendre constamment des décisions, pour les équipes et les patients. Avoir quelques certitudes, adapter les prescriptions sans avoir toutes les données de la science cela a sérieusement compliqué mon travail. Comme les infirmières ou les aides-soignantes, il fallait s’adapter quotidiennement aux recommandations nouvelles, au climat ambiant, jongler avec les connaissances sur le virus pour toujours mettre le patient au centre de la prise en charge.

Par chance nous n’avons pas connu de décès dans nos équipes, ni de forme grave, mais nous avons eu notre épidémie. En testant tout le monde, nous nous sommes rendu compte, que sur les 40 patients du service, 22 étaient positifs dont la moitié asymptomatique. Ce nombre était une surprise car nous savions qu’il y avait de manière isolée quelques patients contagieux, mais nous n’avons pas estimé la réelle circulation du virus. Et le matériel manquait, en ces temps de pénurie généralisée, l’hôpital gérait les stocks de manière à économiser pour pallier le manque du jour d’après, sans penser que l’attirail au complet était indispensable.

Il faut se rappeler que début 2020 les équipes étaient réticentes à aller au contact des patients COVID ce qui était néfaste pour les patients âgés qui ont sans cesse besoin d’être stimulés. Et laisser un patient à l’isolement dans une chambre pour éviter la contagion, c’est l’empêcher de bien réussir sa réadaptation future.

La population gériatrique en général a eu extrêmement peur, au point de développer chez certains des syndromes anxieux greffés à leur pathologie. Avoir la COVID, c’était mourir. Cette peur reste ancrée lorsqu’ils sortent de soins, même sans avoir développé de forme grave.

Sans oublier qu’il s’instaure comme ailleurs, une barrière invisible entre les humains. Ne plus donner la main, masquer son visage, cacher son sourire… C’est une perte d’humanité envers des personnes qui ont déjà une mauvaise qualité de vie de par leur état de santé ou leur âge.

Aujourd’hui, j’aime cependant parler de « sérénité de la deuxième vague ». »

Laurène, 28 ans, technicienne de laboratoire,
Laboratoire de biologie médicale du Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois.

Les activités du laboratoire de l’hôpital (biochimie, biologie moléculaire, virologie, microbiologie…) se concentrent dans une grande pièce qui regroupe la plupart des centrifugeuses, analyseurs et automates qui accaparent les biologistes et techniciens de laboratoires. Tous sont masqués.

Passé la grande salle, au fond du couloir, se trouve le laboratoire COVID, un minuscule espace de stockage nouvellement équipé et qui regroupe les automates dédiés aux tests RT-PCR, dont le dernier reçu fin mai 2020, que beaucoup de laboratoires auraient besoin d’avoir.

«  Dans une journée type, j’occupe habituellement l’un des cinq postes au sein du laboratoire. Aujourd’hui, en plus de la microbiologie, je m’occupe des tests de la COVID. Depuis mars, la maladie a ajouté une grosse charge de travail à l’équipe, en nécessitant une réorganisation du laboratoire et notre adaptation aux nouvelles procédures. Il faut être en mesure de prendre en charge la masse de prélèvements et de bilans à effectuer quotidiennement.

Pour réaliser une PCR rapide, qui se fait à la demande et à l’unité, nous utilisons nos automates habituels avec des kits de produits dédiés au coronavirus, kits parfois difficiles à obtenir. Pour la PCR longue (dite classique), l’hôpital a investi dans un rare et coûteux automate qui peut traiter une centaine de prélèvements en même temps. L’avoir et l’utiliser est une chance pour notre région. Cela représente beaucoup de travail supplémentaire, avec un protocole long et rigoureux à mettre en place. Nous avons réalisé jusqu’à quatre séries par jour, au plus fort de l’épidémie : trois séries de test en journée et une série à réaliser la nuit.

À leur arrivée au laboratoire, nous désactivons le virus qui est potentiellement dans les échantillons, soit par un passage en autoclave (chaleur) soit par ajout de produit chimique. Le danger d’être contaminé n’a jamais été grand mais le souvenir des premiers tests pour la COVID effectués avec une combinaison totale reste ancré dans ma mémoire. Aujourd’hui, malgré sa dangerosité, le SARS-COV-2 est devenu un virus comme un autre. Il est rentré dans notre quotidien. « 

Pauline, 26 ans, infirmière,
M.A.S (Maison d’accueil spécialisé) de Vitteaux, Centre Hospitalier de la Haute Côte-d’Or.

« Avec cette maladie inconnue, qui pose des problèmes aux personnes atteintes de multi-pathologies, forcément nous pensons aux formes les plus graves de la COVID. L’anxiété et l’angoisse sont permanentes car nous pensons aux résidents, à ceux dont nous sommes responsables. Mais je me suis aussi demandé « C’est quand mon tour ? » quand je voyais les collègues touchés les uns après les autres. Mon jeune fils était au centre de mon attention, si jeune qu’il n’a que très rarement vu les sourires en dessous des masques. Je reste encore aujourd’hui marquée par cette peur, me demandant sans cesse si je vais ramener le virus à la maison…

Ce qui a pourtant été intéressant, de mon point de vue de « nouvelle » dans l’équipe, puisque j’y ai été transférée en mai 2020, ça a été de voir une équipe dispersée, se souder, pendant notre vague épidémique qui a eu lieu au mois d’octobre, avec plein d’hyperthermies et énormément de collègues touchés.

(Un tiers des agents, un tiers des patients testés positifs et/ou présentant des symptômes).

J’ai vu monter comme un mouvement de solidarité, comme si nous oubliions ce qu’il y avait au dehors.

Il y a eu beaucoup d’absences, forcément, mais le personnel qui n’était pas touché s’est déclaré auprès de la cadre de santé pour combler les trous dans le planning au lieu de se reposer sur d’éventuels remplaçants extérieurs. Même si beaucoup d’élèves infirmiers sont venus nous aider, nous avons presque tout réussi à gérer en interne. Nous en sommes fier(es). Car venir plusieurs jours d’affilée, ce n’est peut-être rien, mais cela représente beaucoup de fatigue. »

Un moment particulier aujourd’hui, au moment de la pause des infirmières et aides-soignantes. Le café est pris avec tous les résidents qui peuvent sortir de leur chambre, pour décorer ensemble le sapin de Noël, l’occasion de partager un petit moment de légèreté, dans une certaine insouciance.

Adeline, 37 ans, aide-soignante, service de réanimation COVID, Urgences/UHCD/SMUR Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois.

« Mon rôle est de travailler en complémentarité avec l’infirmière, en binôme, surtout dans notre petit service. Effectuer les soins de nursing, les soins de confort, passer du temps avec le patient pour l’accompagner dans ce moment difficile.

En réanimation COVID, nous appliquons deux types de traitements suivant la gravité de l’état du patient.

L’intubation du malade nous demande du travail, bien sûr, mais celui-ci est stable, puisque sous sédation. L’organisation est lourde, avec beaucoup de massages, surtout aux points d’appuis pour éviter les escarres, sans compter les renforts nécessaires pour retourner le patient lorsqu’il est en décubitus ventral.

Les personnes sous assistance respiratoire avec masque demandent une tout autre approche accompagnatrice. Je suis présente pour le confort du patient, le réglage de l’oxygène, mais surtout, je rassure sans cesse.

La COVID est une maladie angoissante et je crois que le plus important est de garder ma bonne humeur pour pouvoir la communiquer. Il faut que le patient puisse supporter la machine, l’accepter, pour respirer et s’en sortir. Être en détresse respiratoire, ce n’est pas juste avoir besoin d’un peu d’oxygène.

Ici, il y a peu de décès. C’est davantage dans les services de médecine que se concentre la mortalité, avec des personnes déjà très affaiblies. 3 décès, dont deux COVID, pour la journée d’hier, pour un petit hôpital comme nous, c’est beaucoup. Nous sommes dans une région rurale et beaucoup de personnes ne croient pas à la présence de la maladie dans nos collines. Ce à quoi j’aimerais dire « venez faire un stage! » (Dit-elle avec un joli et grand rire)

Moi, c’est le souvenir d’un patient qui me rappelle souvent la gravité de la situation. Un homme certes âgé mais très conscient de son état. Nous avons longtemps attendu avant de prendre la décision de l’intuber, parce que nous savions que si c’était le cas, vu ses antécédents, il risquait de ne plus sortir de son tube et que nous risquions de le perdre. Avec l’infirmière, nous avons retardé l’échéance au maximum, mais en pleine nuit, malgré tous nos efforts, nous n’avons pas eu le choix. Nous avons dit à ce monsieur que nous devions l’intuber. Il m’a pris la main, il m’a juste dit « mais qu’est-ce que je vais devenir ? », les yeux dans les yeux.

Je n’ai pas trop su quoi lui répondre. Qu’il devait se battre. Et que nous aussi. »

Anaïs, 20 ans, étudiante infirmière (3ème année),
Labo Test COVID (CH Semur-en-Auxois)

À l’entrée du Centre Hospitalier de Semur-en-Auxois se trouve l’ancien bâtiment occupé autrefois par le standard téléphonique. S’il était en attente de réaffectation pendant la rénovation de l’hôpital, il a provisoirement trouvé une utilité : servir de local pour réaliser les tests virologiques de dépistages de la COVID-19 (RT- PCR).

Depuis le mois de septembre, pour faire face à l’afflux des demandes, on y vient uniquement sur rendez-vous. Le décor comprend deux sièges inclinés, quelques paravents, avec à l’entrée, un SHA* posé sur le bureau de Nicolas, l’adjoint administratif qui recueille impudiquement les noms et les emails.

En ce mois de décembre, l’approche de Noël et des rassemblements festifs augmentent le nombre de visiteurs, même si le rythme n’est plus aussi soutenu qu’avant. Aujourd’hui, la matinée prévue pour les prélèvements remplace la journée continue d’il y a quelques mois.

Beaucoup de larmes sans chagrin, énormément de craintes, mais beaucoup de sourires derrière les masques.

 » Avant de venir effectuer les tests, je commence mon stage d’infirmière à 7h. Très vite dans la journée, j’arrête les soins en cours pour venir ici, frotter 5 secondes un écouvillon dans les narines des personnes qui défilent ici. Je suis réquisitionnée, mon passage au Labo Test COVID est planifié par la cadre de service, à raison d’une matinée par semaine.

À l’heure actuelle, la majorité des prélèvements est effectué par les étudiants. Dans ma formation, ça permet d’acquérir une compétence en plus, un geste infirmier à part entière. La répétition est moins enrichissante. Préparer les écouvillons, dérouler le drap d’examen, vérifier les coordonnées avec le patient… au suivant.

Je sais que je suis utile, mais durant mon stage, important pour mon cursus, cette demi-journée réquisitionnée m’oblige à manquer la pratique d’autres gestes.

Les stages infirmiers devraient bientôt se terminer. Il faudra alors revoir toute l’organisation du Labo Test pour continuer à assurer la réalisation des prélèvements. Il n’y aura plus d’étudiants infirmiers mais on sait malheureusement que les dépistages de COVID ne sont pas près de s’arrêter. »

* Solution Hydro-Alcoolique

disponible sur
saif images / pixpalace

contact © thomas JOURNOT / 06 73 43 12 23 / thomas.journot@gmail.com

 

projet conjoint  :

portraits pour le CH de Semur-en-Auxois, CH – HCO, portraits de soignants à voir sur facebook ici