un peu moins rose

un peu moins rose

« L’usine d’AZF de Toulouse explose, laissant après le fracas inhabituel du nitrate d’ammonium, un semblant de ruine. Catastrophe économique mais surtout humaine.

Oublier les images télévisuelles du cratère fumant. Aller à la rencontre des gens, de ces gens, les « sinistrés » comme on les appelle, pour comprendre leur douleur…

ou juste pour s’apercevoir qu’ils ont souffert… »

TOULOUSE, 21 septembre 2001, 10h17…

Dans le mobile-home de Soundi et Hugues, la télé est allumée en permanence.

C’est un cadeau de sa famille comme le terminal du satellite.

Un cadeau que Soundi rentabilise comme elle peut en s’abrutissant toute la journée devant depuis qu’elle ne va plus travailler.

Pas possible.

Trop de haine et de colère.

Juste se calmer avant de retourner au boulot, dit-elle, oublier, je ne peux pas.

Des cadeaux, elle en a eu de la mairie aussi. 4500 F (700€) pour revivre et tout racheter, y compris les cadeaux de Noël pour les enfants.

De temps en temps, elle tourne la tête et regarde le bouquet de fleur en plastique sur la table.

Peut-être un cadeau lui aussi.

En tout cas, la seule chose qui lui reste de son appartement.

C’est un dessin. Ecrit sur un épais dossier intitulé «  AZF ».

Une gribouille que l’on fait souvent sans y penser.

Une gribouille atroce, une tête d’homme au regard horrible, encerclé dans un enchevêtrement labyrinthique de lignes sous hautes tensions.

Des lignes qui tracent le tourment, de tours en détours jusqu’à l’étouffement.

C’est une bouche qui le signifie, cet étouffement, essayant péniblement d’articuler un cri.

C’est un dessin griffonné sans le voir par Nadia au cours d’un de ces habituels coups de fil sans fin à la mairie qu’elle donne depuis qu’elle est dans la merde. Depuis le 21.

Quand elle a posé le combiné et baissé les yeux, tout lui est remonté au visage.

Une nouvelle fois.

Ici, on fabriquait des prothèses.

2 mois après l’explosion infâme, et en dépit des centaines d’éclopés qui déambulent dans les rues de la ville, on n’en fabrique plus.

Les patrons américains ont décidé de fermer la boite. Définitivement. Ca coutera moins cher de la délocaliser.

L’avenir est comme les vitres : cassé.

A la place, il l’a remplacé comme tout le monde par du temporaire durable :

Un job à la chaine dans une usine de jouets.

Son rêve de créer une petite boite de maintenance industrielle, envolé avec le souffle rauque du 21 septembre : plus de boulot, plus d’argent de côté.

Du coup, pas de plan social non plus pour les autres, ceux qui bossaient là depuis des années. Son pote Michel, futur chômeur lui aussi, en attendant tous les jours, est payé pour plonger les mains dans la merde du désastre.

Il récupère les stylos, des bouts de câbles ou de prothèse, qu’importe.

A l’entrée de chaque usine, on a foutu un vigile.

Déflagration ou pas, la monde industriel continue sa petite industrie.

Etres sinistrés, c’est du plein temps. Un vrai sac de nœud ces papiers.

 

Elle n’a pas hésité pour faire signer des pétitions. Martine veut y mettre son petit grain de sel, elle veut qu’on tire des leçons de tout ça.

Et que ça n’arrive plus jamais.

 

Dans l’immeuble d’en face, des panneaux de bois ont remplacé les vitres.

Chez elle, des bâches de plastiques, collées avec du scotch.

Du fil à linge aussi, attaché à des poignées branlantes.

Du bric et du broc. Qui laisse le vent s’engouffrer. Qui laisse le bruit de la rue et des avions envahir l’appartement.

 

C’est pour Benoît, 10ans, que c’est le plus difficile. Malentendant, il a plus souffert que les autres. Les otites à répétitions, les gaz toxiques. Peut-être. Elle espère qu’il ne perdra pas le peu d’ouïe qui lui reste.

 

Il y a deux mois, quand elle est retournée dans l’appartement dévasté, elle a retrouvé, David et Benoit, calfeutrés dans une chambre. La seule où il restait des vitres.

 

Après les avoir cherchés tout l’après-midi, elle fut soulagée, enfin.

Un sol terreux.

 

En contournant le mobile-home métallique, ma première rencontre : une bouteille de gaz posée là.

Dérisoire.

A l’intérieur, tout est embué par le froid. « Même ma télévision parfois le matin » ajoute Juljeta.

 

Immigrée albanaise et refugiée une fois encore, Juljeta cherche ses mots. Elle maitrise mal le français. Difficile de faire des démarches dans ces conditions. Heureusement une famille de Seysse s’est mobilisée autour d’elle et lui a tout donné. Jusqu’aux jouets d’Esmehan.

 

Elle semble brisée. Elle a tout perdu, même l’argent pour faire venir son enfant d’Albanie.

 

En pyjama délavé, elle serre contre elle la petite toujours malade.

 

Le magnétoscope fait défiler la vidéo d’un mariage dans sa famille, loin là-bas.

 

 

Seul le téléphone, abandonné sur la table, sourit.

Après l’explosion d’AZF, un élan associatif et collectif de Toulousains a démontré leur volonté de participer activement à la construction d’un avenir sans risques pour les populations.

Les habitants du quartier Croix de Pierre, comme Habib, moins touchés que les autres riverains ont crée par solidarité le collectif « Plus jamais ça, ni ici, ni ailleurs, Croix de Pierre ».

Rattachés au collectif de la ville, ils se mobilisent pour la délocalisation ou la transformation de l’usine. Ils ont mis en place une cellule d’écoute et de renseignements afin d’aider les victimes sur une longue durée.

Deux soirs par semaine.

L’idée de bloquer différents accès de la ville le 21 de chaque mois leur est venue naturellement. Bloquer un carrefour, puis deux, pour enfin bloquer toute la ville le 21 novembre 2001.

Un anniversaire, un souvenir pour les victimes, afin que la vie des habitants ne tombe plus dans l’oubli des négligences politiques et économiques.

Depuis 15 ans, l’association « LES AMIS DE LA TERRE MIDI-PYRENEE » mettait en garde contre les dangers de pollution et d’explosion de l’usine d’AZF.

Malgré les avertissements : articles de presse, conférences, actions symboliques, leurs revendications n’ont jamais été prises en compte par les politiques et les dirigeants économiques.

Aujourd’hui, après le drame, Alain CIEKANSKI, vice-président des « amis de la terre » est devenu consultant, les enquêtes qui sont rendues publiques sont enfin écoutées et entendues.

Mais l’association dénonce toujours l’utilisation de certains gaz toxiques comme le phosgène. Il existe d’autres techniques moins nocives et les actions de l’état pour éviter les stocks de produits dangereux n’empêcheront rien.

L’écologie coûte cher, les dirigeants font la sourde oreille jusqu’au jour où…

Pour sensibiliser le public, l’association souhaite secrètement construire sur le site de la Grande Paroisse un parc qui serait la vitrine d’un monde écologique idéal.

Ecologie utopiste, écologie réaliste…

Sur qu’à neuf dans un F5, on n’a pas le temps de se laisser aller.

Depuis un mois, Brahim dort mal. Il mange peu, l’angoisse lui noue le ventre.

Mais montrer sa peur, il ne se l’autorise pas.

Dans la voiture, le jour de l’explosion, ils ont chanté, tous ensemble, pour que les petites ne pleurent pas.

Dimanche, il me propose de le rejoindre dans l’appartement de la cité du Parc.

Depuis la fenêtre du salon, au-delà de la rocade, on voit nettement l’usine.

Ce sont les plus touchés. L’immeuble n’est plus bon qu’à être dynamité.

Brahim caresse les murs lézardés. Aujourd’hui, la fumée a laissé place à l’obscurité et à l’humidité.

Les débris de verre ont tout envahi.

Sur tous ces visages tendus vers l’objectif, un seul et même regard qui semble suspendu.

Pour toute sa famille, le temps s’est figé.

Fatima ne sait plus rester seule désormais. Lorsque j’ai sonné, elle a, une fois de plus, sursauté.

Elle a dû quitter Toulouse.

Partir loin, pour oublier.

Le sang, les cris.

La fenêtre s’est effondrée sur Manal ce jour-là. Nada, sa grande sœur n’a rien mangé pendant 5 jours, après.

Pensive, Fatima jette un coup d’œil sur les mobile-homes en bas, pour la plupart habités par des anciens voisins.

C’est Mohamed qui raconte : Comment il s’est débattu avec la paperasse. Comment ils ont dormi toute une semaine dans leur voiture, couverte de cendres.

Qui raconte ses douleurs aussi.

Celles de sa tête, qui l’obligent à prendre des cachets. Celles de son cœur, pour l’enfant qu’il a failli perdre.

L’appartement, il ne veut plus jamais y retourner. Il ne lui en reste que quelques images, qu’il m’offre comme témoignage.

Tout à coup, mon objectif se fait miroir.

Pierre IZAR, technicien de qualité cher Airbus avait pris des vacances avec sa compagne.

Direction : la Corse.

Depuis, la Corse est loin.

Depuis, il se débat dans les problèmes.

Il a chiffré : 700 000 F (100 000 € NDA) de réparations sur sa baraque cotée 800 000 F (120 000 €), on lui demande des devis d’artisans de toutes façons injoignables.

Il est parti, il est passé du T6 au T3, mais qu’importe, il ne reviendra jamais y vivre.

Les poutres de la charpente, pour la plupart, ont bougé et s’il n’y avait que ça…

Il ne sait plus trop quoi faire de la maison familiale.

A part se souvenir.

Du temps de sa grand-mère, il n’y avait que dalle autour : des champs, la campagne et …si!…

AZF, ou plutôt l’ONIA, à même pas un km.

On parlait déjà de menace.

En rentrant de Corse, Pierre a pu constater que des morceaux de cette menace s’étaient dangereusement rapprochés : des bouts de métal trouvés jusque dans son jardin.

EXPOSITION / UN PEU MOINS ROSE 

Exposition personnelle
10 triptyques noir & blanc accompagnés de textes

travail précédemment intitulé : SINISTRÉS

Textes : Christelle Nivard, Jérôme Monti, Aurore Duede,
d’après les témoignages recueillis par Thomas Journot.

Le reportage a été réalisé d’octobre à novembre 2001

 

Présentation de l’exposition:

. MJC Palente, janvier 2002, Besançon (25)
. Mairie de Fenouillet (Haute-Garonne), avril 2002, Fenouillet (31)
. Festival LA GRANDE LESSIVE, octobre 2009, Montferrand le château (21)
. Galerie Room38, févier 2013, Dijon (21)
. ICO, mars 2013, Dijon

 

REPORTAGE DISPONIBLE SUR SAIF IMAGES/pixpalace